Crise du sel en Tunisie : combat pour la souveraineté ou piège populiste ?

D’un point de vue marocain, la nouvelle vague de débats qui occupe la Tunisie depuis des semaines sur la question du sel est un sujet surprenant. Ce n’est pas parce que l’évasion fiscale est une question secondaire, car ce n’est absolument pas le cas, ni parce que l’État ne devrait pas surveiller ses ressources naturelles, ce qui relève de ses responsabilités, mais parce que la Tunisie semble, une fois de plus, transformer une ressource modeste en symbole absolu de sa souveraineté blessée.

Une dépêche de l’agence de presse tunisienne (TAP) a suffi à raviver un vieux débat. Les investigations menées par la police fiscale auprès des quatorze entreprises exploitant les salines du pays, dont certaines avec des capitaux étrangers, ont rouvert un dossier qui était considéré comme clos depuis des années. En quelques heures, le sel a été à nouveau présenté comme un symbole du pillage de l’économie nationale et d’une menace pour la souveraineté, comme si l’avenir de l’économie tunisienne dépendait avant tout des salines.

Retour du discours populaire et souveraineté blessée

Tout comme après la Révolution de 2011, certains se présentant comme experts, malgré le manque de connaissance précise de beaucoup d’entre eux, sont revenus occuper les ondes radio et les écrans de télévision. Selon leur récit, le sel tunisien est pillé, le secteur ne paie qu’une faible part d’impôts, et les entreprises étrangères vivent aux dépens du pays, voire le simple fait que leurs actionnaires soient étrangers semble presque en faire des coupables avant la fin des enquêtes.

Cependant, ce récit n’est pas nouveau. Depuis 2011, une partie du débat public en Tunisie s’est habituée à expliquer les difficultés économiques par l’idée de « spoliation des richesses ». Les privilèges, les contrats d’exploitation et les entreprises internationales sont systématiquement présentés comme un prolongement d’un héritage colonial, bien que de nombreux accords critiqués aujourd’hui aient été conclus ou renégociés ou renouvelés après l’indépendance, sous Habib Bourguiba puis sous les gouvernements suivants. La réalité est beaucoup plus complexe que les slogans.

Cependant, ce qui est encore plus déroutant se trouve ailleurs. La Tunisie produit du pétrole, du gaz, du phosphate et d’autres ressources beaucoup plus importantes pour son économie, tout en s’appuyant sur les exportations, l’industrie, le tourisme et les services, tout en faisant face à des défis connus, comme le poids de l’administration, l’instabilité des lois, la faiblesse de l’investissement, la fragilité des finances publiques et le ralentissement de la croissance économique.

Malgré cela, le sel, qui est une matière première abondante, peu précieuse et relativement non stratégique, occupe une place importante dans le débat public.

Entre contrôle fiscal et procès populaire

Le sel n’est ni l’or de la Tunisie, ni le pétrole du Golfe, ni le phosphate du Maroc. C’est une ressource qui mérite d’être exploitée, surveillée et imposée à sa juste valeur. Si certaines entreprises se révèlent coupables de fraudes ou d’évasion fiscale, elles doivent être tenues pour responsables selon la loi. Si des manipulations de factures ou de prix de transfert sont prouvées, des sanctions appropriées doivent être imposées. En revanche, transformer une enquête fiscale en un grand récit national sur le « pillage du pays » est plus proche du discours populiste que de l’analyse économique.

Ce qui pourrait être le plus préoccupant, c’est la facilité avec laquelle la présence de capitaux étrangers, dans certains discours, devient une présomption de culpabilité. Une entreprise ne devient pas coupable de fraude simplement parce que ses propriétaires sont étrangers, mais si les faits le prouvent. C’est une distinction fondamentale, car son absence signifie remplacer l’État de droit par un tribunal d’opinion publique.

Le contraste flagrant avec le modèle marocain

Et ici, le contraste apparaît clairement avec le Maroc. Le royaume n’a jamais renoncé à protéger ses intérêts stratégiques, mais a en même temps renforcé son contrôle sur les secteurs vitaux et ouvert son économie sur une large échelle aux investisseurs internationaux. Les secteurs de l’automobile, de l’aéronautique, des énergies renouvelables, des plateformes logistiques et de la transformation du phosphate n’auraient pas connu ce grand développement sans cette ouverture.

Le Maroc a compris que la souveraineté ne signifie pas une hostilité envers les capitaux étrangers, mais leur utilisation pour servir une stratégie nationale. L’investisseur est le bienvenu, mais il est soumis aux lois et à la supervision, et des obligations peuvent lui être imposées, mais il est rarement présenté comme un ennemi par nature. La souveraineté économique se construit à travers des institutions solides, des règles stables et une gestion efficace, non par la recherche perpétuelle d’un bouc émissaire.

La paradoxe de la recherche d’investissement et la véritable crise

Quant à la Tunisie, elle semble parfois prendre la direction opposée. Chaque fois qu’une crise émerge, le même discours revient : le pays est pillé par des intérêts étrangers. Ce récit détient une force politique car il présente des responsables faciles à blâmer, tout en évitant de poser les questions plus profondes concernant les véritables causes des blocages de l’économie tunisienne, comme la gestion qui freine les initiatives, la bureaucratie excessive, l’incertitude légale, les réformes sans cesse reportées et un climat qui nourrit le doute plutôt que d’encourager l’investissement.

De Rabat, cette agitation autour du sel semble démesurée par rapport à l’importance de la question. Ce n’est pas que les soupçons d’évasion fiscale soient sans valeur, mais ils drainent une énergie politique et médiatique bien plus importante que leur poids économique. L’État qui cherche à retrouver la croissance n’a aucun intérêt à transformer chaque entreprise étrangère en suspect, ni chaque investissement en question nationale, surtout à un moment où les autorités tunisiennes s’efforcent d’attirer des investissements internationaux, notamment de la Chine, des efforts qui pourraient être négativement impactés par de tels discours.

Conclusion

Ce ne sera pas le sel qui sauvera la Tunisie. Ce qui la sauvera, ce sont des institutions plus efficaces, une gestion plus performante, une justice économique crédible, un système fiscal clair et stable, et une capacité renouvelée d’attirer les capitaux nécessaires pour augmenter la production et réaliser la croissance.

La souveraineté ne se mesure pas par l’intensité des discours contre les « voleurs de sel », mais par la capacité de l’État à créer de la richesse, à appliquer la loi et à gérer ses affaires avec stabilité et sagesse, et non par l’émotion et les passions.

S’abonner
Notification pour
guest
0 Commentaires
Le plus récent
Le plus ancien Le plus populaire

Suivez-nous

retrouvez-nous sur les réseaux sociaux
Newsletter de 19h
Abonnez-vous pour recevoir toutes les actualités
0
Nous aimerions avoir votre avis, veuillez laisser un commentaire.x