Vous avez la cinquantaine et vous éprouvez des difficultés avec les mots ? C’est parfaitement normal.

«Quel est ce mot déjà ?» Il est là, presque à portée de main, « sur le bout de la langue », mais impossible à articuler. Rassurez-vous, expliquent Monica Baciu et Clément Guichet, chercheurs à l’université Grenoble Alpes.

Depuis plusieurs années, nos recherches explorent comment le cerveau vieillit et ajuste ses fonctions liées au langage. Les résultats observés depuis 2021 montrent que les difficultés à retrouver des mots ne signalent pas nécessairement un déclin global de la mémoire ou de l’intelligence. Elles révèlent surtout une évolution progressive des stratégies que le cerveau utilise pour accéder au langage.

À l’inverse des idées reçues, les mots ne disparaissent pas de notre mémoire en vieillissant. Les connaissances demeurent globalement solides et le vocabulaire tend même à s’enrichir grâce à l’expérience accumulée. Ce qui change, c’est davantage la rapidité avec laquelle le cerveau accède à ces connaissances.

La parole, un processus complexe

Pour comprendre ce phénomène, il faut se rappeler que parler est une opération complexe. Lorsque nous voulons prononcer un mot, le cerveau doit d’abord activer son sens—l’idée d’un objet, d’une personne ou d’une action—avant de retrouver sa forme sonore et de préparer l’articulation.

Dans nos recherches récentes sur le vieillissement du langage, nous identifions principalement deux dimensions cruciales. La première est la dimension sémantique, soit le sens des mots et les connaissances acquises par l’expérience. La seconde est la dimension phonologique, qui concerne les sons nécessaires à la prononciation des mots. Par exemple, en disant « chat », vous récupérez d’abord sa représentation mentale en mémoire, puis vous transformez cette représentation en une série de sons pour permettre sa prononciation.

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Avec l’âge, les systèmes liés à la signification des mots restent particulièrement résilients. Cependant, l’accès aux formes sonores peut devenir moins fluide en raison du vieillissement. En d’autres termes, le cerveau réussit à retrouver l’idée, mais sa récupération phonologique exige plus de ressources cognitives. C’est ce qui mène à cette sensation de « mot sur le bout de la langue ».

Nouvelles stratégies d’adaptation

Nos recherches depuis 2021 montrent que le cerveau ne souffre pas passivement. Il développe au contraire de nouvelles stratégies d’adaptation.

À mesure que le traitement phonologique devient moins efficace, le cerveau s’appuie davantage sur les connaissances sémantiques, le contexte, et l’expérience. Les mécanismes phonologiques et sémantiques interagissent toujours, mais le vieillissement semble accroître la nécessité d’activer les systèmes sémantiques pour compenser les faiblesses phonologiques.

<pLorsqu’il devient plus difficile d’accéder directement à un mot, le cerveau compense en mobilisant davantage le sens et les associations d’idées, impliquant également des systèmes attentionnels qui aident à sélectionner l’information pertinente.Nos recherches récentes indiquent que ces adaptations vont au-delà du langage. Elles témoignent d’une réorganisation intégrée du fonctionnement cérébral liée au vieillissement, affectant aussi la mémoire et l’attention.

À partir de 55 ans environ, nous constatons des modifications progressives dans les réseaux volontaires, impliquant le langage et la communication. Récemment, des études utilisant la magnétoencéphalographie (MEG) montrent que les représentations sémantiques tendent à se regrouper en unités plus larges et stables, associées à des représentations visuelles ou motrices. Ainsi, le traitement du mot « chat » impliquerait davantage les images, sons ou mouvements pour faciliter le langage.

Nos recherches des trois dernières années indiquent que ces changements suivent une logique énergétique générale. Avec le vieillissement, certaines connexions cérébrales longues et coûteuses, comme celles du système phonologique, deviennent plus fragiles. En réponse, le cerveau favorise des circuits plus locaux, économes en énergie, dont les critères semblent convenir aux systèmes liés à la signification et à l’expérience.

Le vieillissement cérébral semble donc moins une dégradation brutale qu’une quête constante d’équilibre entre efficacité de traitement et respect des ressources énergétiques.

La réserve cognitive

Il est crucial de noter que cette évolution varie largement d’une personne à l’autre. Certaines conservent une grande fluidité verbale tard dans leur vie, tandis que d’autres rencontrent des difficultés plus tôt. Une partie de ces variations est liée à ce que les neurosciences qualifient de réserve cognitive.

La réserve cognitive, c’est la capacité du cerveau à s’ajuster aux changements et à activer des stratégies alternatives. Influencée par de nombreux facteurs tels que l’éducation, les activités intellectuelles, les interactions sociales, l’exercice physique ou le multilinguisme, une réserve plus importante permettrait au cerveau de mieux compenser les effets du vieillissement.

C’est précisément cette diversité des trajectoires individuelles que nous étudions aujourd’hui pour comprendre pourquoi certains cerveaux restent particulièrement adaptables avec l’âge et pour identifier plus tôt les chemins de vulnérabilité grâce à l’intelligence artificielle et à l’analyse des réseaux cérébraux.

Ces efforts participent à un changement plus vaste dans l’approche de la santé cérébrale. Les recherches visent de plus en plus à détecter les premiers signes de fragilité avant que des troubles cognitifs plus prononcés n’apparaissent. Par exemple, l’augmentation des expériences de « mot sur le bout de la langue » précède souvent des impacts mesurables sur d’autres domaines cognitifs. C’est dans ce contexte que se développent les centres de santé cérébrale, qui proposent des approches préventives basées sur l’identification précoce des individus susceptibles de connaître un ralentissement cognitif, même sans déficits objectifs.

En résumé, dans un vieillissement cognitif sain, le mot finit presque toujours par réapparaître, et si cela prend un peu plus de temps, cela ne signifie pas forcément une perte de capacité. Cela indique simplement que le cerveau ajuste ses stratégies pour continuer à fonctionner efficacement.

The Conversation
  • 20minutes.fr
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